Et si on avait tout faux sur les parents et le numérique ?
Ce que dix ans de Super Demain et deux ans de recherche-action nous ont appris et obligé à changer dans la conception de nos dispositifs et outils de médiation en parentalité numérique.
Pendant dix ans, à Super Demain, nous avons cru qu'il suffisait que les parents découvrent les coulisses du numérique avec leurs enfants pour qu'ils repartent plus rassurés, plus armés, plus confiants.
Quand nous avons enfin mesuré l'impact de notre festival, nous avons découvert un angle mort. Oui, les parents repartaient plus curieux, moins focalisés sur les risques. Mais trois mois plus tard, beaucoup retournaient à la même question : « Comment savoir si je fais bien ? »
Le festival ne leur donnait pas assez de prises pour construire leur propre jugement. C'est ce constat qui nous a fait basculer dans une recherche-action sur la parentalité numérique. Et qui a bousculé nos certitudes.
Ce que nous avons découvert en écoutant vraiment les parents
Nous avons demandé à des parents de filmer leur visite, de la commenter à chaud, puis de revenir trois mois plus tard sur ce qui avait changé chez eux. Ces récits ne ressemblent pas aux questions que la société pose habituellement aux parents.
Un père, joueur lui-même, détaille sereinement les règles posées chez lui — puis glisse spontanément qu'il est « plutôt permissif », comme s'il devait se justifier d'une norme invisible. Une mère réinterprète la classification PEGI à travers le prisme du temps d'écran, parce que c'est cette inquiétude-là, et pas une autre, qui guide ses décisions.
Le constat est massif : les parents ne manquent pas d'informations sur les risques. Ils manquent d'appuis pour interpréter ce qu'ils vivent.
Six besoins, trois domaines : notre boussole
À force d'écouter, nous avons reconstitué une cartographie des besoins parentaux, articulée autour de trois domaines :
Gérer les émotions et les relations dans la famille
Trouver des informations et des espaces de médiation quand on en a besoin
Comprendre les mondes numériques et leur fonctionnement technique
Première tentation : en faire un référentiel de compétences à acquérir. Erreur. Nous étions en train de fabriquer une nouvelle couche de prescriptions sur des familles déjà saturées d'injonctions.
Le déclic : un besoin n'est pas une compétence à acquérir
Le tournant a été conceptuel. Un besoin parental, ce n'est pas « savoir faire quelque chose ». C'est une condition qui permet de vivre sa parentalité de manière soutenable, dans son contexte, avec ses contraintes.
Cette bascule change tout dans la façon de concevoir nos médiations :
Penser l'expérience des parents comme une expérience à part entière — pas comme l'effet secondaire des ateliers pour enfants
Arrêter d'empiler des recommandations, et outiller plutôt une dynamique d'enquête : des questions à se poser, des gestes d'observation, des scripts de discussion en famille
Reconnaître que l'enjeu n'est pas d'appliquer correctement des règles, mais de prendre des décisions en connaissance de cause.
Trois dispositifs nés de cette bascule
Le Petit guide pour les parents dont les enfants jouent aux jeux vidéo. Des fiches courtes qui partent d'une scène du quotidien, identifient les besoins en jeu (se rassurer, tenir une règle sans entrer en guerre…) et proposent des pistes d'enquête plutôt que des règles toutes faites.
Playroom. Un espace scénographié comme une cuisine familiale, où parents et enfants relève un défi : finir une partie sans s'énerver, inverser les rôles, parler d'un jeu après la partie. Un laboratoire pour repartir avec ses propres clés.
Le guide « Mobiliser les situations miroir ». Pour les professionnels qui accompagnent les parents : une méthode en quatre étapes pour partir d'une situation familière déjà réussie (l'heure du coucher, un conflit entre copains) et transférer les compétences existantes vers la situation numérique.
Nos dispositifs en question sont accessibles en ligne, en version libre et gratuire, sur la plateforme superdemain.fr
Et maintenant ?
Une question s'impose désormais à nous : les parents ne portent pas seuls cette responsabilité. L'école, le social, le médico-social, les lieux de loisirs sont concernés. Comment construire, avec ces acteurs, des cadres partagés qui soutiennent durablement les parents dans un environnement numérique omniprésent et qui permettent d’articuler les actions entre elles ?
C'est le chantier qui s'ouvre.
Article rédigé à partir de la recherche-action menée par Pauline Reboul, responsable scientifique de Fréquence Écoles en collaboration avec Louis Manotte, Margot Sarret, designers au sein de Fréquence écoles et Laurent Heiser, maître de conférences au Laboratoire d'Innovation et Numérique pour l'Éducation (LINE), à l'Université Côte d'Azur (UniCA). Un article complet qui détaille l’ensemble de ces travaux paraîtra très bientôt dans la prochaine édition de la revue NEC. (lien bientôt disponible.)