Découvrir autrement le fonctionnement des réseaux sociaux

Chaque jour, les adolescents passent près de trois heures sur leur téléphone, dont une grande partie sur leurs réseaux sociaux préférés : Youtube, TikTok, Snapchat ou encore Instagram. Sur ces plateformes, les contenus défilent à toute vitesse : reportages, vlogs, mêmes, extraits d’émissions, séquences humoristiques... Mais derrière ces publications se cachent des mécanismes que la plupart des citoyens ignorent et ce n’est pas sans conséquence. Pourtant, dans un monde où le numérique est omniprésent, comprendre comment les contenus sont fabriqués sur internet est un enjeu citoyen essentiel.

Pourquoi ? Parce que les algorithmes personnalisent les contenus et influencent nos représentations du monde. Parce que les plateformes privilégient ce qui sert leurs intérêts économiques. Parce qu’il devient difficile de distinguer information, communication et publicité.
Et parce que pour faire des choix éclairés, il faut comprendre comment les contenus sont produits, orientés, mis en scène.

WE LOVE FUTUR : UN MÉDIA BAC-À-SABLE

Pour répondre à ce constat, nous avons lancé le projet IMAJE, porté pendant trois ans par le Département de la Haute-Savoie en partenariat avec l’Éducation nationale, dans le cadre du programme européen Interreg. Ce projet propose une immersion d’une semaine pour des collégiens, au sein d’une fausse agence de communication qui a tout d’une vraie. Leur mission : alimenter We Love Futur, un média dédié aux initiatives locales en faveur du développement durable sur le territoire alpin. Leur mission est de mettre en lumière des actions locales inspirantes qui montrent comment un territoire fortement impacté par les bouleversements environnementaux s’adapte à l’urgence climatique, réinvente son tourisme, ses modèles économiques et le fonctionnement de ses collectivités, tout en préservant la nature, les ressources et la biodiversité pour les générations futures.

Pour cela, les élèves créent différents formats Instagram et TikTok à partir d’une initiative qu’ils découvrent lors d’une sortie sur le terrain  où ils mènent des interviews, filment, photographient et collectent tous les éléments nécessaires à la production de leurs contenus. La semaine s’articule de la façon suivante : le premier jour est consacré à la mise en situation avec des ateliers sur les médias, la répartition des formats par groupes et l’organisation d’une conférence de rédaction. Le deuxième jour est dédié à la prise en main du matériel et à la sortie sur le terrain. Le troisième jour est consacré au montage sur l’application Canva. Enfin le quatrième jour, les élèves passent à l'étape la plus attendue : la mise en ligne ! 

Les objectifs pour les élèves sont multiples :
> Leur faire comprendre comment sont construits les contenus qu’ils voient en ligne pour qu’ils puissent en comprendre les logiques et les utiliser à bon escient, dans leur propre intérêt et pas dans celui des plateformes
> Les initier à des outils et des stratégies pour s’exprimer, créer, autant de compétences qui leur serviront plus tard pour des projets scolaires, professionnelles ou personnels
> Leur permettre de comprendre les enjeux auquel est exposé leur territoire pour les sensibiliser et les inciter à agir à leur échelle

Grâce à ce jeu de rôle immersif, les élèves sont encouragés à interroger leurs pratiques numériques sans jugement ni morale. Pourquoi certains posts apparaissent-ils sur nos fils d’actualité et pas d’autres ? Combien de temps faut-il pour rédiger une bonne description ? Comment gagner des abonnés ? Et de quel matériel a-t-on besoin pour produire des vidéos de qualité ?

LES ENSEIGNEMENTS TIRÉS DES PREMIÈRES SEMAINES IMAJE

Le projet en est encore à ses débuts. À ce jour, nous avons mené trois semaines d’ateliers avec trois classes différentes, dans deux établissements scolaires à Marignier et Chamonix (Haute-Savoie). Ces interventions sont menées par des intervenants du territoire, les médiateurs de la Ligue de l’enseignement de Haute-Savoie et de Savoie. 

  • Le projet bénéficie de conditions exceptionnelles et difficilement réplicables

Pour une seule classe, le dispositif nécessite 6 ordinateurs, 3 appareils photo reflex, 3 iPhones 14 pro, un trépied, 2 stabilisateurs, des micros-cravates. Ces équipements sont indispensables pour garantir une production de contenus de qualité et placer les élèves dans une posture semi-professionnelle. Mais cela implique un investissement financier conséquent, une maintenance régulière, ainsi qu’une logistique exigeante (chargement des batteries avant chaque séance, installation le premier jour, gestion des transports…). Deux cartes SIM avec un forfait internet sont également prévues pour garantir une connexion stable et un accès non-filtré à Tik Tok et Instagram tout au long de la semaine. À cela s'additionne le petit matériel nécessaire aux activités annexes (des jeux de cartes, des fiches plastifiées ainsi qu’une bâches en tissu pour décompter les points gagnés lors des défis proposés aux groupes tout au long de la semaine). Une autre contrainte en découle : le besoin matériel ne permet pas de faire plusieurs semaines d’intervention en simultané. 

  • L'utilisation des réseaux sociaux avec des ados n'est pas si simple même si l’expérience pédagogique est géniale

Premièrement, l’exercice pédagogique, qui consiste à produire du contenu “pour de vrai” se heurte à des contraintes juridiques concernant l’exposition en ligne des élèves (notamment au niveau du droit à l’image de mineurs). De plus, pour certains d’entre eux, l’âge minimum requis par les conditions d’utilisation n’est pas atteint. En France, rappelons que l’on réfléchit même à interdire l’accès aux moins de 15 ans. C’est là toute la complexité : nous savons que les élèves utilisent ces plateformes et souhaitons leur offrir une expérience authentique, tout en les protégeant grâce à des règles encadrant le fonctionnement et en respectant le cadre légal de l’école.

Deuxièmement, produire avec les élèves reste compliqué en classe complète. Une classe de 30 élèves est souvent répartie en 6 groupes d’environ 5 élèves. Avec seulement un intervenant et un professeur durant la semaine, il est difficile d’accompagner chaque groupe équitablement, surtout lors des phases d’écriture, de montage ou de prise en main du matériel, où les élèves peuvent rapidement être bloqués ou faire fausse route. La plupart des notions abordées sont nouvelles pour les élèves et demandent un véritable accompagnement pour les conduire à l’autonomie

  • Un challenge : trouver des dizaines de sorties en Haute-Savoie

Le territoire alpin a beau être riche en initiatives en faveur du développement durable, le projet se déroule parfois dans des collèges de petites communes où l’activité économique, touristique ou associative est limitée. Or, le cahier des charges des sorties requiert un lieu abrité, la présence de deux professionnels disponibles pour répondre aux élèves, ainsi que des éléments concrets à filmer et à photographier. La recherche de sorties qui correspondent à ces critères est chronophage pour la coordinatrice du projet… d’autant plus qu’il faut convaincre les structures d'accueillir durant une après-midi une classe de collégiens souvent excités et bruyants (mais très attachants).


CE DONT NOUS SOMMES ENCORE PLUS SÛRS AVEC CE PROJET

1. L’importance de trouver le bon équilibre entre cadre éditorial et créativité des élèves

L’intervenant doit trouver un compromis entre la liberté créative des élèves et le cadre éditorial du projet. En effet, les angles sont définis en amont, et des templates ainsi qu’une charte graphique claire leur sont fournis pour garantir la cohérence des publications et s’assurer que les sujets parfois complexes des sorties terrain soient bien traités.

Pour autant, ce cadrage ne semble pas entraîner de frustration particulière chez les élèves. Les formats imposés — reportage vidéo, reportage photo, interview vidéo, TOP 4, making-of et quiz vidéo — leur offrent un cadre structurant tout en laissant une réelle marge de manœuvre : ils restent libres d’écrire leurs textes, de choisir leurs rushs et de façonner le ton de leur production.

2. Un jeu de rôle réaliste renforce la motivation des élèves

Nous constatons que le fait de produire de véritables contenus, destinés à être publiés, oriente profondément la dynamique de la semaine. Les élèves ne travaillent plus pour un exercice scolaire, mais pour une publication qui a une portée réelle. Cette responsabilité renforce leur motivation et les amène à mobiliser de nombreuses compétences : analyse, écriture, maîtrise technique du matériel, coopération au sein du groupe. Le caractère visible et valorisant de la publication soutient leur engagement du début à la fin du projet.

3. Des activités variées pour maintenir l’attention sur la durée

Une semaine de projet peut sembler longue si le rythme n’est pas varié. En alternant quiz, ateliers, travail en groupe, sorties terrain, manipulation du matériel, écriture et montage, nous réussissons à maintenir l’attention et l’engagement des élèves. IMAJE ne se limite pas à produire du contenu : les élèves découvrent concrètement la fabrique de l’information, du droit à l’image à la loi de proximité en passant par des thématiques comme les algorithmes, la publicité ciblée ou l’intelligence artificielle. Des temps de débrief sont également organisés pour leur permettre de prendre du recul sur les apprentissages et les mettre en lien avec leurs propres pratiques numériques.

4. La nécessité d’encadrer la publication et sécuriser les comptes

À la fin de chaque semaine, nous changeons les mots de passe des comptes afin d’éviter que des petits malins se connectent et suppriment ou modifient les contenus publiés. Les élèves peuvent toujours, s' ils le souhaitent, liker ou commenter leurs publications (ou celles des autres établissements) avec leurs propres comptes. Pour le moment, la modération des contenus n’a pas été nécessaire. Mais nous ne sommes pas à l’abri de devoir à l’avenir supprimer les commentaires de trolls ou des spams, qui ne sont pas rares sur Tik Tok et Instagram. 

Début 2026, plusieurs sessions auront lieu en Italie, au lycée linguistique de Courmayeur et au collège d’Aoste. En tant que projet européen, il offre une dimension enrichissante, favorisant l’échange de pratiques et la rencontre avec d’autres systèmes éducatifs, mais implique aussi une contrainte : les intervenants devront effectuer un déplacement professionnel d’une semaine au-delà de nos frontières.

Des points réguliers avec les intervenants de la Ligue de l’enseignement permettent de prendre en compte leurs retours d’expérience pour stabiliser à terme la ressource et ses contenus, tout en laissant chacun s’approprier la trame selon ses pratiques. Nous réfléchissons également à la manière de déployer et de diffuser cette ressource, en tenant compte des contraintes évoquées. 

N'hésitez pas à vous rendre sur le site web du projet https://www.welovefutur.fr/ pour visionner les contenus déjà produits par les élèves et/ou proposer un établissement scolaire du territoire pour accueillir une semaine IMAJE !

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